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Perspectives24 juillet 2026 · 10 minutes

L'école de demain enseigne moins et accompagne plus

Par Mentivis

L'école de demain enseigne moins et accompagne plus
Performance scolaire : des signaux structurellement dégradés

La France participe tous les trois ans à l'enquête PISA de l'OCDE, qui mesure les compétences des élèves de 15 ans en mathématiques, lecture et sciences. Les résultats de 2022 sont sévères. La France obtient 474 points en mathématiques et 474 points en compréhension de l'écrit, soit un niveau proche de la moyenne OCDE, mais en chute nette par rapport à 2018 : moins 21 points en mathématiques (contre moins 15 points pour la moyenne OCDE), moins 19 points en lecture (contre moins 10 points pour la moyenne OCDE). La part des élèves très performants en maths est passée de 11 à 7% depuis 2018, une dégradation deux fois plus rapide que la moyenne des pays membres.

Le constat structurel le plus grave n'est pas le niveau moyen mais l'inégalité de départ. La France figure parmi les pays de l'OCDE où l'origine sociale a l'impact le plus fort sur la performance scolaire. Un enfant de milieu populaire a six fois moins de chances d'accéder aux filières d'excellence qu'un enfant de cadre. 80% des enfants de parents diplômés du supérieur le deviennent à leur tour, contre 25% pour les enfants de parents non diplômés (OCDE, 2024). Le Cnesco (Conseil national d'évaluation du système scolaire) résume la situation ainsi : "L'école hérite d'inégalités familiales, mais produit à chaque étape de la scolarité des inégalités de natures différentes qui se cumulent et se renforcent."


Décrochage : 95 000 jeunes sans qualification chaque année

Le taux de décrochage scolaire en France s'établit à 7,6% en 2023 (INSEE), en dessous de l'objectif européen de 9% pour 2030 et de la moyenne européenne de 9,5%. Ce chiffre est en amélioration depuis 2006 (11,2%), mais il masque une réalité persistante : environ 95 000 jeunes sortent chaque année du système scolaire sans diplôme ni qualification (source : education.gouv.fr).

Le décrochage ne survient pas brutalement. Il s'installe progressivement. A 15 ans, 1,7% des élèves sont déjà déscolarisés, à 17 ans ce taux atteint 6,2% (RERS 2024). Les enseignants estiment que 24% de leurs élèves sont en risque de décrochage (baromètre Ecolhuma, 2023), un taux trois fois supérieur aux sorties effectives, ce qui signale une zone grise large entre l'engagement apparent et l'accrochage réel.

Les facteurs sont connus : revenus faibles, familles monoparentales, logements insuffisants, absence de capital culturel familial. Pour les jeunes en quartier prioritaire de la ville (QPV), seulement 60% des 15-24 ans sont scolarisés, contre 70% pour ceux résidant en quartiers urbains ordinaires (INSEE, 2024).

Sur le plan national, 11,6% des 15-29 ans sont NEET (ni en emploi, ni en études, ni en formation) en 2022, dont plus de la moitié sans emploi ou inactifs.


De l'école à l'emploi : une fracture selon le diplôme

L'insertion professionnelle varie considérablement selon le niveau de diplôme obtenu.

Pour les diplômés de master à l'université, le taux d'insertion professionnelle à 30 mois atteint 93 à 94% (Paris 1 Panthéon-Sorbonne, enquête 2023-2024, promotion 2020-2021). Pour les diplômés de licence professionnelle, il se situe à 82,5% à 18 mois (INSEE, promotion 2021). Pour les diplômés de grandes écoles d'ingénieurs, le taux net d'emploi des grandes écoles atteint 85,8% en 2024 après une "année record" à 90,5% en 2023 (Conférence des Grandes Ecoles, 2024).

En revanche, pour les jeunes sans diplôme du second cycle de l'enseignement secondaire, seulement 54% sont en emploi en France, contre 61% en moyenne dans l'OCDE et 78% pour ceux qui ont obtenu ce niveau de diplôme (OCDE, rapport 2024). Un an après la fin des études, un élève sans diplôme a 1,8 fois plus de risque de ne pas être inséré (enquête nationale, promotion 2023).

La licence générale présente un cas particulier : 77,8% des diplômés poursuivent des études l'année suivante. Parmi ceux qui entrent directement dans la vie active, seulement 58,1% occupent un emploi salarié en France à 12 mois, avec un salaire médian compris entre 1 410 et 1 850 euros nets mensuels (MESR-SIES, 2024). La licence générale n'est pas conçue pour l'insertion directe, ce qui crée une zone d'incertitude pour les étudiants qui ne poursuivent pas.


L'orientation comme mécanisme de reproduction sociale

Les processus d'orientation sont parmi les plus inégaux d'Europe. Près de 30% des enfants d'agriculteurs, d'ouvriers et d'employés ont obtenu un baccalauréat professionnel, contre moins de 10% chez les enfants de cadres et d'enseignants (INSEE). L'accès aux filières sélectives de l'enseignement supérieur reste très fortement déterminé par la catégorie socioprofessionnelle des parents, davantage encore que par le genre ou l'origine migratoire (France Stratégie, "Scolarité : le poids des héritages", 2023).

Cette mécanique se referme tôt. L'écart d'ambition scolaire entre milieux favorisés et défavorisés est visible dès 15 ans : 89% des élèves issus de milieu favorisé comptent obtenir un diplôme du supérieur, contre 69% en milieu défavorisé (PISA 2018, INSEE 2020), non pas pour des raisons de capacité, mais de projection sur soi, de contraintes financières et de déficit d'information sur les parcours disponibles.


Ce que l'IA change, et ce qu'elle ne règle pas seule

L'année scolaire 2024-2025 a marqué une accélération institutionnelle : le ministère de l'Education nationale a publié en juin 2025 un "cadre d'usage de l'IA en éducation", l'Inspection générale de l'enseignement supérieur et de la recherche (IGESR) a remis un rapport dédié, et un "Partenariat d'innovation en intelligence artificielle" (P2IA) a été lancé à la rentrée 2025.

Le tableau de départ est préoccupant : plus de 70% des enseignants déclarent un niveau faible à moyen en IA, 90% estiment n'avoir reçu aucune formation adéquate (sondage IGESR, décembre 2024 à janvier 2025, 4 943 enseignants). Côté élèves, 80% déclarent utiliser une IA générative au quotidien, majoritairement sans cadre formel.

L'IA ouvre deux voies complémentaires. Premièrement, la personnalisation des parcours d'apprentissage, en adaptant le rythme, le format et le niveau de difficulté à chaque apprenant, y compris pour les troubles dys ou les adultes en reconversion qui ne peuvent pas suivre un cours magistral conçu pour un lycéen de 16 ans. Deuxièmement, la libération du temps enseignant des tâches de transmission pure (préparation de cours standardisée, correction, suivi administratif), qui concentre aujourd'hui une part structurellement trop importante des ressources pédagogiques.

Ce que l'IA ne règle pas : les dominos périphériques. Un étudiant qui perd son logement, qui traverse un deuil, qui cumule une dette de loyer, décroche, non pas parce qu'il ne comprend pas le cours, mais parce que son filet de sécurité s'est rompu. Aucun algorithme, aussi adaptatif soit-il, ne détecte et n'absorbe ce type de rupture sans un relais humain organisé.


Le prof comme coach : une piste sérieuse, non une métaphore

Le concept de "coaching pédagogique" existe depuis plusieurs décennies dans la littérature éducative (Piaget, Freinet, et leurs prolongements contemporains), mais il prend un sens opérationnel nouveau avec l'IA. Wikipedia (article "Coaching pédagogique") le définit comme "un modèle où l'enseignant passe d'un rôle magistral de transmission à un rôle d'accompagnateur de l'apprenant, dans l'acquisition de savoirs, de compétences collectives et d'un développement personnel."

La logique du pivot est simple. Si 80% des coûts d'un système de formation servent aujourd'hui à transmettre une information disponible gratuitement partout sur internet, et si l'IA peut assumer cette transmission de façon plus personnalisée et moins coûteuse, alors la valeur de l'enseignant humain se déplace vers ce que la machine ne peut pas faire : lire la fragilité d'un élève, maintenir un lien de confiance, détecter un premier domino qui vacille, et intervenir avant que toute la trajectoire s'effondre.

Cette redistribution n'est pas une dégradation du statut enseignant. Elle en est une redéfinition. Un coach pour 25 élèves, dédié au soutien moral, à la motivation et à la résolution de conflits de vie, représente une intervention humaine plus ciblée et probablement plus efficace qu'un professeur qui gère 35 élèves dans un cours magistral où les plus fragiles sont, de fait, invisibles.

Le modèle pose trois conditions pour fonctionner. Premièrement, une IA pédagogique réellement adaptative et non un simple habillage numérique d'un cours linéaire. Deuxièmement, une réallocation budgétaire explicite des économies de transmission vers des postes d'accompagnement humain. Troisièmement, une redéfinition de la formation initiale des enseignants, qui les prépare à ce rôle de coach de résilience plutôt que d'encyclopédie.

La question finale, non résolue, est celle de la dépendance systémique. Si une génération entière externalise la mémorisation et la formulation de la connaissance vers des systèmes numériques, que se passe-t-il le jour où l'accès à ces systèmes est interrompu ? C'est le risque structurel que le modèle "prof comme coach" doit intégrer dès sa conception, en maintenant des socles de compétences fondamentales qui restent ancrés chez l'apprenant, indépendamment de toute infrastructure technologique.


Sources

Taux de décrochage scolaire France 2023 : INSEE, via Observatoire des inégalités (janvier 2026), Centre-Inffo (décembre 2024) 95 000 jeunes sans qualification par an : education.gouv.fr Résultats PISA 2022 : OCDE, note DEPP n°23.48 et n°23.49, décembre 2023 Inégalités sociales et orientation : INSEE (portrait social, 2020), Cnesco (rapport "La fabrique des inégalités"), France Stratégie (2023), OCDE (rapport 2024) Insertion professionnelle : INSEE/InserSup (MESR-SIES), Conférence des Grandes Ecoles 2024, Paris 1 Panthéon-Sorbonne enquête ORIVE 2023-2024 IA et enseignement : IGESR rapport juin 2025, cadre d'usage MEN juin 2025, rapport sénatorial Bruyen-Fialaire n°101, octobre 2024 Coaching pédagogique : Wikipedia FR, Cursus.edu, revue TDFLE

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