Sénégal : transformer le pétrole et l’IA en capital humain

Un nouveau producteur d’hydrocarbures face au défi de la formation

Dakar

Sur le front de mer de Dakar, là où l’océan Atlantique vient lécher les côtes de la péninsule du Cap Vert, une transformation s’opère. À cent kilomètres au large, le champ pétrolier de Sangomar crache depuis juin 2024 son or noir, plaçant le Sénégal dans le club très fermé des nations productrices d’hydrocarbures africaines. En 2024, le pays a extrait 16,9 millions de barils, dépassant largement l’objectif initial de 11,7 millions. Les revenus générés, environ 950 millions de dollars, ont fait bondir la croissance à 6,9%, contre 4,3% l’année précédente. Le gaz naturel liquéfié du projet Greater Tortue Ahmeyim, partagé avec la Mauritanie voisine, a commencé à couler le 31 décembre 2024. Le président Bassirou Diomaye Faye, élu en mars 2024 sur un programme panafricaniste et souverainiste, a promis que ces richesses seraient bien gérées. Lors d’une visite dans une école de la banlieue dakaroise peu après la première extraction, il a assuré aux élèves qu’un fonds intergénérationnel avait été créé pour eux et les générations futures.

Mais sous le vernis des chiffres de croissance impressionnants se cachent des réalités plus sombres. Quelque 37,5% de la population sénégalaise, soit près de 7 millions de personnes sur 18,9 millions d’habitants, vivent sous le seuil national de pauvreté. Dans les zones rurales, cette proportion grimpe à 53,3%. Le chômage élargi touche près de 19% de la population active, et celui des jeunes atteint 20,3% selon la Banque africaine de développement. Plus inquiétant encore, environ 38% des enfants âgés de 6 à 16 ans se trouvent hors du système scolaire, selon l’analyse sectorielle de l’éducation publiée en 2025. La ministre de la Jeunesse, des Sports et de la Culture, Khady Diène Gaye, résume ainsi la situation dans les colonnes de L’Observateur fin 2024 : « Il y a un malaise chez les jeunes. Et cela mérite l’élaboration de politiques publiques sensibles aux multiples préoccupations de la jeunesse. »

Le paradoxe sénégalais est frappant. Alors que des milliards de dollars affluent dans l’économie grâce aux investissements directs étrangers, qui ont atteint près de 3 milliards de dollars en 2024, soit 15,5% du PIB, le pays peine à transformer cette manne en opportunités pour sa jeunesse pléthorique. Le tandem au pouvoir formé par le président Faye et le premier ministre Ousmane Sonko se trouve face à un dilemme familier aux économies rentières : comment éviter la malédiction des ressources naturelles et utiliser la richesse pétrolière pour construire un développement durable et inclusif ?

La tentation de la renégociation

Fidèle à ses promesses de campagne, Bassirou Diomaye Faye a lancé dès avril 2024 un audit complet du secteur extractif. Il s’est engagé à renégocier 27 contrats dans les secteurs des hydrocarbures et des mines, jugés trop défavorables au Sénégal par les nouvelles autorités. « Le processus de renégociation des contrats suit son cours normal. Les résultats à ce stade sont plus que satisfaisants », a déclaré le président en avril 2025, lors d’un discours à la nation. Mais près d’un an après le lancement de cette commission, les résultats concrets restent flous. Ousmane Sonko, le premier ministre, a défendu cette position en évoquant l’exemple de Kédougou, région riche en or, fer et marbre : « Je peux vous dire ici que 27 contrats miniers seront étudiés, relus et renégociés. Le Gouvernement travaille à faire du Sénégal un hub sidérurgique et métallurgique. »

Cette approche n’est pas sans risques. Les majors pétrolières comme BP, Woodside Energy et Kosmos Energy ont investi massivement dans le pays en se basant sur la stabilité contractuelle. Un audit mené par la task force gouvernementale estime qu’en cas d’échec des renégociations, le manque à gagner pourrait atteindre entre 200 et 300 millions de dollars sur 25 ans d’exploitation, une somme relativement modeste au regard des investissements totaux. Les investisseurs observent avec nervosité cette volonté de révision, craignant un précédent qui pourrait ternir l’attractivité du Sénégal pour les futurs projets.

Pourtant, le gouvernement a peu de marge de manÅ“uvre. Avec une dette publique frôlant 100% du PIB, héritée du précédent régime de Macky Sall, les finances publiques sont sous tension. Le président Faye a dénoncé dès septembre 2024 « une dérive incontrôlée de la masse salariale, une explosion de la dette et de ses intérêts, ainsi qu’une gestion des subventions totalement chaotique ». Dans ce contexte, chaque dollar compte. Les 595,5 milliards de francs CFA générés par le pétrole en 2024 représentent une bouffée d’oxygène, mais sont loin de suffire pour financer les promesses électorales : réduction du coût de la vie, lutte contre le chômage des jeunes, amélioration des services publics.

Des investissements massifs, mais peu créateurs d’emplois qualifiés

L’afflux d’investissements étrangers au Sénégal est indéniable. Au-delà des hydrocarbures, le pays attire des projets d’envergure dans les infrastructures et l’énergie. Le port en eau profonde de Ndayane, développé par DP World avec un investissement de 1,2 milliard de dollars, devrait créer plus de 1 800 emplois pendant la construction et générer, selon les projections, jusqu’à 2,3 millions d’emplois indirects dans l’économie sénégalaise d’ici son plein déploiement. Le Just Energy Transition Partnership, porté par l’Union européenne, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et le Canada, mobilise 2,5 milliards d’euros sur trois à cinq ans pour aider le pays à atteindre 40% d’énergies renouvelables dans sa capacité électrique installée d’ici 2030.

Mais ces chiffres masquent une réalité plus nuancée. Les projets pétroliers et gaziers, hyper capitalistiques, emploient directement relativement peu de personnes et requièrent des compétences techniques pointues : ingénierie, géosciences, maintenance industrielle, cybersécurité, analyse de données. Sans politique de formation agressive, l’essentiel de la valeur ajoutée et des emplois qualifiés ira à des expatriés ou à des sous-traitants étrangers. Le port de Ndayane nécessitera des spécialistes en logistique, en douane, en analytics et en cybersécurité portuaire. Les énergies renouvelables demandent des techniciens formés à l’installation et à la maintenance de panneaux solaires et d’éoliennes. Le pays se trouve face à un problème classique de décalage entre l’offre et la demande sur le marché du travail.

Un rapport de l’Organisation internationale du travail note que plus de 90% des jeunes Sénégalais travaillent dans le secteur informel, caractérisé par une forte précarité des emplois, tant dans les conditions de travail que de rémunération. Selon une étude universitaire sur l’employabilité au Sénégal, « l’emploi informel massif et le taux de chômage élevé des jeunes s’explique en partie par la faible adéquation de la formation des jeunes aux besoins du marché ». Le secteur informel, malgré tous ses défauts, se révèle plus apte à recruter les jeunes en fin d’apprentissage que l’économie formelle, incapable d’absorber la masse croissante de demandeurs d’emplois.

Babacar Kane incarne cette réalité. Titulaire d’un baccalauréat littéraire depuis trois ans, il court dans les rues de Dakar pour vendre de petites babioles aux automobilistes. « Ne pouvant plus rester à la maison sans rien faire, j’ai convaincu mon oncle de me prêter 20 000 francs CFA pour acheter de petites choses que je revends », explique-t-il dans un témoignage recueilli par les Nations Unies. « Parfois de généreux conducteurs qui me voient courir derrière leurs voitures me donnent un peu de monnaie, mais c’est très dur pour moi. J’aime bien faire de petits films avec mon téléphone et les partager avec mes amis. Si je le pouvais, je ferais une formation pour réaliser des films. »

Le New Deal Technologique : l’intelligence artificielle comme levier

Face à ces défis, le gouvernement sénégalais mise sur une stratégie audacieuse : faire de la transformation numérique et de l’intelligence artificielle un levier de développement. Le 24 février 2025, le président Faye a lancé officiellement le New Deal Technologique, une stratégie ambitieuse dotée de 1 097 milliards de francs CFA, soit environ 1,7 milliard de dollars, sur la période 2025-2029. « Cette stratégie est le fruit d’une vision claire et volontariste dont l’objectif est de hisser le Sénégal au rang des nations souveraines et prospères, en faisant du numérique un des moteurs de notre transformation sociale et économique », a déclaré le président lors de la cérémonie de lancement. « Ce projet est au cÅ“ur de l’Agenda national de Transformation, Sénégal 2050, qui fixe les jalons d’une société ancrée dans des valeurs fortes et tournée vers un développement inclusif et durable. »

Le programme vise à former 100 000 diplômés dans le domaine numérique d’ici 2034, à porter le taux de connectivité à 95%, et à créer plus de 500 startups labellisées, avec l’émergence de 50 champions africains. L’intelligence artificielle occupe une place centrale dans cette vision. Alioune Sall, ministre de la Communication, des Télécommunications et du Numérique, le formule sans détour : « L’intelligence artificielle est une révolution que nous devons saisir. Il ne s’agit pas seulement de consommer des technologies venues d’ailleurs, mais de créer nos propres solutions, adaptées à nos réalités et à nos besoins. Le Sénégal doit être un acteur majeur de cette transformation. »

Le New Deal Technologique s’articule autour de 12 programmes prioritaires déclinés en 50 projets phares. Parmi eux, le programme « IA & Digital Factory » ambitionne de faire du Sénégal un centre d’excellence capable de produire, d’utiliser et d’exporter des technologies et des solutions dans l’intelligence artificielle, le cloud computing, la cybersécurité, la réalité virtuelle, le gaming et la robotique. Le gouvernement prévoit la création de supercalculateurs, de data centers et d’un cloud souverain pour réduire la dépendance aux technologies étrangères. Un cadre réglementaire est en cours d’élaboration pour garantir la protection des données et la transparence des algorithmes.

Cette stratégie s’inscrit dans la continuité de la Stratégie nationale et feuille de route sur l’intelligence artificielle à l’horizon 2028, élaborée grâce à un processus participatif mobilisant les acteurs publics, privés, universitaires et citoyens. La vision affichée repose sur quatre piliers : faire de l’IA un catalyseur du Plan Sénégal Émergent pour renforcer la productivité et créer des emplois qualifiés ; utiliser l’IA comme outil de progrès social et environnemental pour améliorer l’accès aux soins, à l’éducation et à la justice ; s’inscrire dans une tradition africaine de solidarité et d’interdépendance pour devenir un acteur central de la coopération régionale ; et garantir une gouvernance responsable de l’IA conforme aux standards internationaux.

Les applications concrètes sont multiples. Dans le secteur agricole, qui emploie une large part de la population rurale, l’IA doit permettre de prédire les rendements, d’optimiser l’irrigation et de mieux gérer les ressources naturelles grâce à des capteurs intelligents et des outils d’analyse avancés. Cette transformation vise non seulement une augmentation de la productivité, mais aussi une meilleure résilience face aux défis climatiques, particulièrement aigus dans le Sahel. Dans les villes, les systèmes de signalisation intelligents pourraient s’adapter en temps réel à la densité du trafic, réduisant ainsi les embouteillages chroniques de Dakar et améliorant la sécurité routière. La télémédecine, le dossier patient informatisé et l’utilisation de l’IA pour la détection précoce de maladies promettent de transformer l’accès aux soins dans un pays où les infrastructures sanitaires restent insuffisantes.

L’éducation numérique : le chaînon manquant

Mais l’élément le plus crucial du New Deal Technologique concerne l’éducation. Le 2 janvier 2025, le ministre du Numérique, Alioune Sall, et son homologue de l’Éducation nationale, Moustapha Mamba Guirassy, ont dévoilé la stratégie numérique pour l’éducation 2025-2029, dotée de 130 milliards de francs CFA, soit 206 millions de dollars. Cette initiative vise à moderniser le système éducatif en intégrant les technologies de l’information et de la communication, notamment l’intelligence artificielle. Un programme de formation est prévu pour 105 000 enseignants au numérique et à l’IA, tandis que des plateformes d’apprentissage interactives et des laboratoires virtuels doivent être déployés dans les écoles.

Cette stratégie intervient dans un contexte alarmant. Avec 38% des enfants de 6 à 16 ans hors du système scolaire, le Sénégal fait face à une crise éducative majeure. L’UNESCO déplore un taux de pauvreté éducative, défini comme l’incapacité à lire et à comprendre un texte simple à l’âge de 10 ans, de 86% pour l’Afrique subsaharienne. Au Sénégal même, la qualité de l’enseignement est souvent médiocre, les infrastructures vieillissantes et le ratio élèves-enseignant élevé. Le budget de l’éducation pour 2026, approuvé à hauteur de 1,75 milliard de dollars, représente une augmentation significative, mais reste insuffisant pour combler les besoins criants en salles de classe, en manuels scolaires et en enseignants qualifiés.

Le gouvernement a lancé plusieurs initiatives pour réintégrer les enfants déscolarisés. Un plan de 27,4 millions de dollars vise à réintégrer 15 000 enfants hors du système scolaire. Des programmes comme « Chaque Jeune, Un Métier » ambitionnent de former 15 000 jeunes à l’échelle nationale en 2025-2026 à travers des formations courtes et gratuites dans des filières porteuses comme la couture, l’artisanat et les métiers techniques. Le Projet de formation professionnelle et d’insertion, financé par la Fondation Mastercard avec 1,8 milliard de francs CFA et mis en Å“uvre par EDC-Sénégal, vise à former 181 350 jeunes d’ici 2027 dans des secteurs clés comme l’agriculture, l’économie verte et bleue, le numérique et l’innovation. Le ministre de l’Emploi et de la Formation professionnelle et technique, Amadou Moustapha Njekk Sarré, a souligné l’importance de ces initiatives dans un contexte où l’Agence nationale de la statistique estime le taux de chômage élargi des jeunes à 27%, les femmes étant les plus exposées.

Mais ces efforts restent des gouttes d’eau dans un océan de besoins. Une étude menée en 2025 auprès de formateurs dans deux établissements pilotes de formation professionnelle au Sénégal révèle que 57,9% des formateurs craignent que l’utilisation de l’IA diminue les compétences des apprenants, tandis que 30,3% soulèvent des problèmes d’éthique et d’intégrité. Le niveau d’intégration des compétences numériques dans les programmes de formation reste faible, à seulement 27%. Les infrastructures numériques sont inégalement réparties, les zones rurales restant largement déconnectées malgré les promesses de déploiement d’antennes satellites en 2026 pour étendre l’accès à internet.

Les partenariats internationaux : une bouée de sauvetage

Conscient de l’ampleur du défi, le Sénégal multiplie les partenariats internationaux. En octobre 2024, la Fondation Bill et Melinda Gates a signé un accord de 10 millions de dollars avec le gouvernement sénégalais pour accélérer le New Deal Technologique, avec un focus particulier sur l’éducation numérique et la santé. L’Institut Pasteur de Dakar développe des solutions d’IA pour la surveillance épidémiologique et la préparation aux crises sanitaires en Afrique de l’Ouest. L’UNESCO mène une coopération Sud-Sud pour développer les compétences en IA en Afrique, avec le Sénégal comme pays pilote. Des écoles d’été comme la Machine Learning Summer School de Dakar forment des chercheurs et des étudiants africains aux dernières avancées en intelligence artificielle.

Le secteur privé s’implique également. Ericsson, en partenariat avec l’opérateur Free et le ministère de l’Éducation nationale, collabore pour améliorer l’écosystème de l’éducation numérique. Sonatel, filiale sénégalaise d’Orange et leader des télécommunications dans le pays, présente régulièrement ses solutions d’IA responsable lors du SALTIS, le Salon International des Algorithmes, des Sciences, des Technologies et de l’Innovation du Sénégal, devenu un rendez-vous incontournable pour les acteurs du numérique en Afrique de l’Ouest. L’entreprise utilise l’IA pour automatiser les interactions clients, sécuriser les transactions Orange Money et contribuer aux services publics à travers l’exploitation responsable de données anonymisées.

Mais ces initiatives, aussi prometteuses soient-elles, se heurtent à des obstacles structurels. Le taux de pénétration d’internet au Sénégal reste limité, particulièrement en dehors des centres urbains. Les inégalités géographiques sont criantes : alors que Dakar et Thiès bénéficient d’une connectivité correcte, les régions rurales restent largement coupées du monde numérique. Le coût de l’accès à internet et des équipements informatiques demeure prohibitif pour la majorité de la population. Les coupures d’électricité fréquentes compliquent l’utilisation des technologies numériques. La langue constitue un autre frein : la plupart des contenus éducatifs en ligne sont disponibles en français ou en anglais, excluant de fait une partie de la population qui parle principalement le wolof ou d’autres langues locales.

La malédiction des ressources revisitée

Le Sénégal n’est pas le premier pays africain à se trouver confronté au dilemme de la rente pétrolière. Le Nigeria, l’Angola, le Gabon et la Guinée équatoriale ont tous découvert d’importantes réserves d’hydrocarbures qui ont enrichi les élites sans nécessairement améliorer le sort de la population. La corruption, la mauvaise gouvernance et l’absence de diversification économique ont transformé la bénédiction des ressources naturelles en malédiction. Le Sénégal, fort de ses institutions démocratiques relativement stables et de sa tradition de gouvernance participative, espère éviter ce piège.

Le président Faye a insisté sur la transparence et la bonne gouvernance des revenus pétroliers. Lors d’un conseil des ministres en juin 2024, il a annoncé la tenue d’une session du Comité d’orientation stratégique du pétrole et du gaz dont la composition serait révisée, avec pour objectif d’actualiser la stratégie nationale de développement et d’exploitation des ressources pétrolières et gazières tout en veillant à la bonne répartition et à l’encadrement de la gestion des recettes. Le premier ministre Sonko a précisé que l’intelligence artificielle serait mise à contribution pour améliorer la gestion de ces ressources, notamment en matière de surveillance quantitative, de sécurisation de la production et de prévention des risques environnementaux.

Mais les intentions louables ne suffisent pas. La dette publique proche de 100% du PIB limite considérablement les marges de manÅ“uvre budgétaires. L’agence de notation S&P Global a d’ailleurs dégradé la note du Sénégal à B- en octobre 2024, reflétant les inquiétudes sur la soutenabilité de la dette et la capacité du gouvernement à tenir ses engagements financiers. Dans ce contexte, la tentation de privilégier les dépenses de court terme au détriment des investissements de long terme dans l’éducation et la formation est réelle.

La vraie question est de savoir si le Sénégal saura transformer son boom pétrolier en capital humain. L’exemple de la Norvège, qui a utilisé ses revenus pétroliers pour bâtir un fonds souverain parmi les plus importants au monde tout en maintenant un système éducatif de classe mondiale, montre qu’il est possible d’éviter la malédiction des ressources. Mais la Norvège disposait déjà d’institutions solides, d’une population éduquée et d’une tradition de bonne gouvernance lorsque le pétrole a été découvert en mer du Nord dans les années 1960. Le Sénégal part de beaucoup plus loin.

L’intelligence artificielle n’est pas une baguette magique

L’enthousiasme du gouvernement sénégalais pour l’intelligence artificielle est compréhensible. Cette technologie offre des possibilités inédites pour accélérer le développement, améliorer l’efficacité des services publics et créer de nouveaux emplois qualifiés. Mais elle n’est pas une solution miracle. L’IA ne peut remplacer les enseignants, les salles de classe et les infrastructures de base. Elle ne peut fonctionner correctement sans connectivité internet fiable, sans électricité stable et sans population formée à son utilisation. Elle soulève également des questions éthiques et de gouvernance auxquelles le Sénégal n’a pas encore apporté de réponses satisfaisantes.

Le risque est de créer une économie à deux vitesses : d’un côté, une élite urbaine éduquée et connectée, capable de profiter des opportunités offertes par l’économie numérique et les emplois qualifiés dans le secteur des hydrocarbures ; de l’autre, une masse rurale et périurbaine exclue du système scolaire, condamnée au secteur informel précaire et à la pauvreté. Les 60% de Sénégalais de moins de 24 ans pourraient soit constituer un dividende démographique propulsant le pays vers le développement, soit devenir une bombe à retardement sociale si leurs aspirations restent insatisfaites. Le Directeur exécutif de la Commission Internationale des Droits de l’Homme, Fonds et Secours a récemment rappelé lors d’un séminaire à Dakar que « plus de 60% de la population sénégalaise a moins de 25 ans, faisant de la jeunesse à la fois un défi et un levier stratégique de développement ». La migration irrégulière, souvent perçue comme une issue face au manque d’opportunités, entraîne de graves violations des droits humains. La réponse, insiste-t-il, réside dans la création d’opportunités locales attractives et inclusives.

Un test pour l’Afrique

Le pari sénégalais dépasse les frontières du pays. Si le Sénégal parvient à utiliser ses revenus pétroliers pour bâtir une économie diversifiée fondée sur le capital humain et l’innovation technologique, il offrira un modèle inspirant pour d’autres nations africaines aux prises avec des défis similaires. L’échec, en revanche, confirmerait les craintes sur la difficulté pour les pays en développement d’éviter la malédiction des ressources naturelles dans un contexte de mondialisation et de révolution technologique.

Les prochaines années seront déterminantes. Le gouvernement Faye-Sonko dispose d’une fenêtre d’opportunité limitée pour orienter les investissements vers la formation et l’éducation avant que les revenus pétroliers ne tarissent ou que l’attention politique ne se déplace vers d’autres priorités. L’engagement de former 100 000 diplômés dans le numérique d’ici 2034 et de réintégrer des dizaines de milliers d’enfants déscolarisés ne sera tenu que si les ressources financières suivent et si la volonté politique reste constante.

Le Sénégal se trouve à un carrefour. Il peut choisir la voie difficile mais potentiellement transformatrice d’investir massivement dans son capital humain, en utilisant l’intelligence artificielle comme accélérateur plutôt que comme substitut aux réformes structurelles nécessaires. Ou il peut céder à la tentation de la rente facile, distribuant les revenus pétroliers de manière clientéliste sans s’attaquer aux causes profondes de la pauvreté et du sous-développement. Le président Faye a déclaré lors du lancement du New Deal Technologique : « En Afrique, cette transformation s’impose comme une nécessité stratégique. Le Continent, bien que riche de son dynamisme démographique et de ses talents, est aussi confronté à des défis persistants d’inclusion, de développement durable et de bonne gouvernance. Il doit également relever le défi de cette nouvelle révolution, celle de l’Intelligence Artificielle et les données en misant sur l’innovation et les technologies afin de garantir un avenir meilleur à nos populations. »

Ces paroles nobles devront être suivies d’actes concrets. Car au final, ce ne sont ni le pétrole ni l’intelligence artificielle qui détermineront l’avenir du Sénégal, mais la capacité de ses dirigeants à faire les choix difficiles nécessaires pour transformer les ressources naturelles en opportunités humaines. Les élèves auxquels le président Faye a promis que leur part du pétrole serait bien gérée attendent de voir si cette promesse sera tenue. Leur avenir, et celui de millions d’autres jeunes Sénégalais, en dépend.

Ce que fait réellement Mentivis

Mentivis n’est pas un cabinet qui applique des solutions toutes faites.

C’est un opérateur de transformation éducative qui agit sur les mécanismes réels du changement: comportements, incitations, règles implicites.

En une phrase

  • Mentivis transforme des intentions stratégiques en capacités effectives de transformation sur le terrain.
  • Nous n’intervenons pas sur ce que les organisations voudraient changer.
  • Nous intervenons sur ce qu’elles sont réellement capables de changer, durablement.
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Marie Castelli Partner Talent Network