La forge des talents
Comment la France tente de résoudre la crise des compétences dans sa métallurgie
La métallurgie française est à un tournant. Avec 1,5 million de salariés répartis dans 42 000 entreprises, ce secteur qui fournit des composants essentiels à l’aéronautique, l’automobile, la construction navale et les énergies renouvelables fait face à un paradoxe troublant. Alors que le gouvernement affiche une ambition de réindustrialisation et que 130 000 emplois industriels ont été créés depuis 2017, les entreprises du secteur peinent à recruter. Entre 2030 et 2035, il faudra embaucher entre 170 000 et 236 000 personnes par an dans la métallurgie, selon l’étude prospective de la branche. Pourtant, les candidats qualifiés manquent cruellement.
Cette pénurie de compétences menace de saboter la reconquête industrielle française. En 2024, malgré un solde positif de 89 ouvertures et extensions d’usines, le rythme de la réindustrialisation a ralenti par rapport aux années record de 2022 et 2023. Plusieurs filières industrielles, notamment la métallurgie et la sidérurgie, figurent parmi les plus exposées à la concurrence internationale, comme l’a souligné le gouvernement en mai 2025. Dans ce contexte, la formation apparaît comme l’enjeu stratégique par excellence.
Les chiffres sont éloquents. La métallurgie doit recruter 200 000 personnes par an, tous profils confondus, du CAP aux ingénieurs. Les départs à la retraite représentent environ 20 pour cent de ces besoins, mais la majeure partie provient des mobilités externes et de la création nette d’emplois dans certaines filières. Les secteurs de l’électronique, de l’aéronautique et de la mécanique tirent la demande vers le haut. Les métiers les plus recherchés couvrent toute la chaîne de qualification : ouvriers qualifiés en soudure, chaudronnerie et usinage, techniciens en maintenance et méthodes, ingénieurs en conception et industrialisation.
Françoise Diard, chef de service Emploi à l’Union des industries et métiers de la métallurgie, résume la situation avec franchise. L’industrie évolue vers des activités de plus en plus automatisées, plus valorisées et plus valorisantes, explique-t-elle. Les opérateurs et les techniciens vont majoritairement occuper des métiers dans lesquels l’assistance et l’analyse sont prégnantes. Les évolutions technologiques galopent, et il faut se mettre à la page en permanence en termes de compétences.
Cette transformation technologique bouleverse les métiers traditionnels. La robotisation, l’intelligence artificielle, les jumeaux numériques et la fabrication additive imposent de nouvelles compétences. Un soudeur d’aujourd’hui doit maîtriser des procédés assistés par ordinateur, un technicien de maintenance doit comprendre la maintenance prédictive pilotée par algorithmes. L’industrie 4.0 n’est plus un concept futuriste mais une réalité quotidienne dans les ateliers.
Face à ce défi, l’UIMM La Fabrique de l’Avenir a considérablement renforcé son dispositif de formation. Le réseau compte 130 sites qui accueillent plus de 40 000 jeunes en alternance chaque année, grâce à 3 500 formateurs. La branche s’est fixé un objectif ambitieux : augmenter le taux d’alternants de 3 pour cent par an pour atteindre près de 84 500 alternants d’ici fin 2027. Les entreprises de 250 salariés et plus se sont engagées à maintenir un taux de 10 pour cent d’alternants par an. L’UIMM forme également 130 000 salariés et 15 000 demandeurs d’emploi annuellement dans ses centres.
Mais l’effort ne s’arrête pas à l’apprentissage initial. En décembre 2024, la métallurgie a renouvelé son engagement pour l’emploi et la formation professionnelle, prolongeant jusqu’au 31 décembre 2027 son accord national de 2019. De nouveaux certificats de qualification paritaire de la métallurgie et des certificats de compétences professionnelles seront enregistrés dans le Répertoire national des certifications professionnelles. Les partenaires sociaux prévoient également la création de nouveaux titres professionnels ciblant les métiers ou les entreprises qui ont du mal à recruter.
La reconversion professionnelle constitue un autre axe majeur. Nous mettons en place plusieurs dispositifs pour la favoriser, comme le Pass Industries, créé en partenariat avec France Travail, souligne Françoise Diard. Nous formons également des profils éloignés de l’emploi. Le constat est lucide : les profils en reconversion vont mettre plus de temps à se former pour atteindre le niveau de technicité requis, et cela peut les freiner dans leur démarche, or la reconversion est un axe clé pour notre secteur.
Les dispositifs sont nombreux. La Préparation Opérationnelle à l’Emploi permet aux entreprises de former des candidats sur mesure avant l’embauche. Le dispositif Pro-A accompagne les salariés déjà en poste pour monter en compétences. Le Compte Personnel de Formation reste largement mobilisé. L’OPCO 2i, l’organisme paritaire collecteur agréé de référence, orchestre le financement de ces parcours.
Pourtant, malgré ces efforts considérables, le système montre ses limites. L’offre de formation demeure fragmentée et manque de lisibilité. Les nouvelles technologies, de la fabrication additive aux jumeaux numériques en passant par l’intelligence artificielle appliquée aux procédés, peinent à trouver leur place dans les cursus traditionnels. La mixité reste un défi majeur : les hommes représentent 79 pour cent des effectifs de la métallurgie, une proportion qui n’a guère évolué.
L’attractivité du secteur pose également question. Certes, les salaires dans la métallurgie sont supérieurs de 13 pour cent en moyenne à ceux des autres secteurs, et 92 pour cent des salariés bénéficient d’un CDI. Mais l’image d’une industrie poussiéreuse et peu innovante persiste dans l’imaginaire collectif, particulièrement auprès des jeunes et des femmes. L’UIMM a lancé le programme Tu As Ta Place pour favoriser l’accueil et la réussite des talents féminins, mais les progrès sont lents.
La question de la formation s’inscrit dans un contexte économique complexe. La réindustrialisation française, amorcée après la crise du Covid-19, se heurte à plusieurs obstacles. Le coût de l’énergie, multiplié par deux après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, pèse lourdement sur les industries énergivores. Olivier Lluansi, professeur au Conservatoire national des arts et métiers et auteur du livre Réindustrialiser : le défi d’une génération, le souligne : avant la guerre, l’industrie européenne bénéficiait d’un gaz russe à quasiment 20 euros du mégawattheure en moyenne. Maintenant, les Européens paient le gaz aussi cher que les Chinois qui continuent eux de bénéficier d’une main d’oeuvre cinq fois moins chère. Notre seul avantage compétitif a disparu.
La concurrence internationale s’intensifie. Les États-Unis, avec leur gaz à 7 ou 8 dollars le mégawattheure et leurs subventions massives via l’Inflation Reduction Act, attirent les investissements industriels. La Chine combine énergie bon marché et coûts de main-d’oeuvre imbattables. Dans ce contexte, la formation des talents devient un levier de compétitivité crucial, peut-être le seul sur lequel la France peut véritablement agir.
L'industrie évolue vers des activités de plus en plus automatisées, plus valorisées et plus valorisantes.Les évolutions technologiques galopent, et il faut se mettre à la page en permanence en termes de compétences. — Françoise Diard, chef de service Emploi à l'Union des industries et métiers de la métallurgie
Hubert Mongon, délégué général de l’UIMM, insiste sur cet enjeu de transmission des compétences techniques et industrielles comme fondamental pour l’avenir du secteur. La métallurgie française doit miser sur la qualité de sa main-d’oeuvre, sur sa capacité d’innovation et sur l’excellence de ses formations pour compenser les désavantages structurels.
Le gouvernement a pris la mesure du défi. En mai 2025, le ministre chargé de l’industrie et de l’énergie a présenté un point d’étape sur la réindustrialisation, soulignant la nécessité de renforcer les liens entre l’école et l’entreprise, afin d’attirer plus de femmes et d’hommes vers l’industrie, mieux faire connaître ses métiers et répondre aux besoins en compétences de nos filières. Le soutien à la décarbonation de l’industrie a été amplifié en 2025 avec 1,6 milliard d’euros de crédits supplémentaires votés en loi de finances pour accompagner les 50 sites les plus émetteurs.
La réforme de l’apprentissage, portée par la loi Avenir Professionnel, et celle des lycées professionnels visent à adapter le système de formation aux besoins de l’économie. Mais la transformation est lente. Les effectifs devraient progresser de 50 pour cent au cours des cinq prochaines années dans les centres de formation de l’UIMM, selon les prévisions de l’organisation. Un objectif ambitieux qui nécessite des investissements massifs en équipements, en locaux et en formateurs.
La prospective à horizon 2035 dessine plusieurs scénarios. Dans le scénario le plus favorable, baptisé Renouveau industriel et croissance vertueuse, la métallurgie française pourrait atteindre 1,56 million de salariés, soit une croissance annuelle de 0,6 pour cent. Ce scénario repose sur une réindustrialisation réussie, portée par la transition écologique, les véhicules électriques, les énergies renouvelables et le nucléaire. Les ouvriers qualifiés et les techniciens seraient les premiers bénéficiaires de cette croissance.
Mais ce scénario optimiste suppose que la France résolve son équation des compétences. Les entreprises doivent pouvoir recruter rapidement, former efficacement et retenir leurs talents. Le système de certification doit évoluer plus vite pour intégrer les nouveaux métiers et les nouvelles compétences. Les passerelles entre formation initiale et formation continue doivent se fluidifier. La mixité doit devenir une réalité, pas seulement un slogan.
Quelques innovations prometteuses émergent. Des entreprises créent leurs propres académies internes pour former leurs salariés aux technologies spécifiques. Des plateformes numériques permettent des parcours individualisés, combinant modules en ligne et formation pratique. La réalité virtuelle et la réalité augmentée commencent à transformer l’apprentissage des gestes techniques. Les learning factories, ces ateliers pédagogiques reproduisant des conditions réelles de production, se multiplient.
La question reste ouverte : ces initiatives suffiront-elles ? La métallurgie française a besoin d’une révolution de sa formation, pas d’une simple évolution. Il faut repenser entièrement les parcours, casser les silos entre éducation nationale, apprentissage et formation continue, investir massivement dans les équipements de pointe, rendre les métiers attractifs pour les jeunes générations. Le temps presse. Chaque année de retard creuse l’écart avec les concurrents étrangers et compromet un peu plus les ambitions de réindustrialisation.
La métallurgie française se trouve à la croisée des chemins. Elle dispose d’atouts : une tradition industrielle forte, des entreprises leaders dans leurs domaines, un écosystème de recherche et développement de qualité. Mais sans les talents pour faire vivre ces atouts, tout le reste devient vain. La forge des talents sera peut-être le chantier le plus important de la décennie à venir pour l’industrie française.
Ce que fait réellement Mentivis
Mentivis n’est pas un cabinet qui applique des solutions toutes faites.
C’est un opérateur de transformation éducative qui agit sur les mécanismes réels du changement: comportements, incitations, règles implicites.
En une phrase
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