La France forme-t-elle assez d’ingénieurs pour sa défense ?

Le réarmement français bute sur une pénurie de compétences que le système éducatif peine à combler

Lorsque Hervé Guillou évoque le recrutement de soudeurs chez Naval Group, le ton se fait amer. « Quatre sur cinq des formés n’ont même pas le niveau requis », déplore l’ancien patron du constructeur naval. Ce constat résume à lui seul le paradoxe français. Alors que la loi de programmation militaire 2024-2030 débloque 413 milliards d’euros pour relancer l’industrie d’armement, le système de formation ne suit pas la cadence. Les budgets sont là, les carnets de commandes se remplissent, mais les bras et les cerveaux manquent.

La Base industrielle et technologique de défense française compte aujourd’hui environ 210,000 emplois. Elle doit en recruter 10,000 de plus dans l’immédiat. Or, selon les analyses du cabinet Mentivis, le déficit pourrait atteindre 30,000 postes dans les scénarios les plus pessimistes d’ici 2030. Les profils recherchés vont de l’ouvrier hautement qualifié au spécialiste en cybersécurité, en passant par l’ingénieur en systèmes embarqués. Environ 19% des offres concernent l’ingénierie industrielle, 12% l’informatique. Mais ce sont les métiers manuels spécialisés, chaudronniers, soudeurs, ajusteurs, qui posent les plus gros problèmes.

Le système français de formation, pourtant réputé pour son excellence, se révèle mal dimensionné. Les grandes écoles sous tutelle de la Direction générale de l’armement, Polytechnique, ISAE-SUPAERO, ENSTA Paris, figurent certes dans le top 10 national. Mais leurs effectifs restent étroitement limités par des numerus clausus qui ne correspondent plus aux besoins de l’industrie. Ces établissements maintiennent une sélectivité drastique alors que la demande explose. Le résultat est prévisible. Les industriels doivent se tourner vers d’autres viviers, souvent insuffisamment formés.

L'apprentissage pose un vrai problème, nous sommes très en retard en France, reconnaît Hervé Guillou, ex-patron de Naval Group

La formation professionnelle ne comble pas le vide. L’apprentissage industriel s’est effondré en France au cours des dernières décennies. « L’apprentissage pose un vrai problème, nous sommes très en retard en France », reconnaît Hervé Guillou. Naval Group a tenté d’y remédier en créant son propre Campus des Industries Navales pour aligner l’offre de formation sur ses besoins réels. D’autres groupes suivent la même voie. Safran mise massivement sur l’alternance, qu’il considère comme « un véritable tremplin pour l’avenir ». Mais ces initiatives restent parcellaires. Elles peinent à compenser des décennies de désindustrialisation et de désaffection pour les métiers manuels.

Le problème ne se limite pas au volume. Il touche aussi à l’obsolescence rapide des compétences. Selon Mentivis, 82% des cadres estiment que leur expertise sera radicalement transformée d’ici cinq ans, notamment avec l’essor de l’intelligence artificielle, du quantique et des technologies hypersoniques. Or, seuls 12% de la main d’oeuvre bénéficient d’une formation continue structurée. Les grandes entreprises disposent d’universités internes, mais les PME et ETI qui forment l’essentiel de la chaîne de sous-traitance n’ont ni le temps ni les moyens d’immobiliser leurs salariés pour des sessions de formation longues.

La géographie aggrave les tensions. Les trois régions clés, Île-de-France, Occitanie et Nouvelle-Aquitaine, concentrent 70% des offres d’emploi. À Toulouse, bassin aéronautique historique, les métiers de production sont en surchauffe. Les salaires grimpent, créant une inflation préjudiciable aux sous-traitants de second et troisième rang. En Île-de-France, le coût de la vie rebute les jeunes diplômés et les techniciens. Ailleurs, les sites isolés peinent à attirer faute d’écosystème dynamique.

Face à cette crise, l’État et les industriels multiplient les initiatives. La DGA a créé une réserve industrielle de défense visant à mobiliser 3,000 professionnels qualifiés en renfort. Le ministère des Armées s’est associé à France Travail pour organiser des forums de recrutement régionaux. Mais ces efforts restent modestes. Un e-forum national organisé début 2024 n’a retenu que 16% des candidatures, signe que les entreprises doivent assouplir leurs critères ou que le vivier reste dramatiquement insuffisant.

Certains proposent des solutions plus radicales. Le cabinet Mentivis plaide pour un plan de bataille éducatif calqué sur les programmes d’armement. Il recommande la création d’académies thématiques sur le modèle de l’Académie Spatiale de Défense lancée en 2023 par ISAE-SUPAERO. Trois nouveaux campus devraient voir le jour, consacrés aux systèmes de combat, à la cybersécurité opérationnelle et aux matériaux stratégiques. Ces structures offriraient des parcours diplômants du CAP au doctorat, avec la moitié du temps passé en entreprise.

Le cabinet propose aussi d’augmenter de 30% les effectifs des écoles sous tutelle DGA d’ici 2027 et de créer des cursus courts, des Bachelors Défense en trois ans, pour former des techniciens supérieurs. L’idée est de créer un « tunnel de recrutement sécurisé » dès le lycée, avec des bourses d’études en échange d’un engagement de cinq ans dans l’industrie. Le taux d’alternance devrait passer à 50% des nouveaux entrants.

Un autre réservoir de talents demeure largement inexploité. Chaque année, des milliers de militaires quittent le service actif. Jeunes, disciplinés, formés à la rigueur opérationnelle, ils possèdent des compétences précieuses. Pourtant, leur reconversion vers l’industrie reste artisanale. Les recruteurs civils peinent à traduire les savoir-faire militaires en compétences industrielles. Mentivis propose d’industrialiser le processus avec un dispositif « Passerelle Défense-Industrie » qui certifierait automatiquement les compétences militaires. L’objectif serait d’atteindre 5,000 reconversions par an d’ici 2027, contre moins de 1,500 actuellement.

Reste la question du financement. Bpifrance a débloqué 450 millions d’euros en mars 2025 pour soutenir l’industrie de défense. L’Union européenne a mobilisé 175 millions via sa Defence Equity Facility. Mais ces montants sont jugés insuffisants. Mentivis propose un fonds « France Défense 2030 » de deux milliards d’euros dédié au capital humain. Ce serait, selon le cabinet, traiter la formation comme un programme d’armement, avec budget pluriannuel et gouvernance interministérielle.

Le temps presse. Sans refonte profonde du système de formation, les objectifs de la loi de programmation militaire resteront théoriques. Olivier Andriès, patron de Safran, l’a dit sans détour. « La production se trouve aujourd’hui limitée par la pénurie de main d’oeuvre. » L’argent ne suffit pas. Il faut des mains habiles et des têtes bien faites. Et cela, aucun budget ne peut l’acheter sur catalogue.

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Un apport d’influence stratégique sur le réarmement du capital humain de la défense française. Diagnostic sans concession, risques de déclassement, et plan opérationnel pour former, reconvertir et retenir les compétences critiques entre 2026 et 2030.

Analyse des pénuries RH de la BITD, échec des réponses actuelles, doctrine nationale des compétences, feuille de route actionnable, gouvernance, financement et scénarios prospectifs. Une analyse stratégique sur la pénurie de compétences, la formation et la souveraineté industrielle au cœur du réarmement français.

Volume : 36 pages

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    Marie Castelli Partner Talent Network