Morin contre les machines

« Il faut imaginer Sisyphe heureux », écrivait Camus. Il faut imaginer le professeur heureux, pourrions-nous ajouter, ce qui relève aujourd’hui de la pure fiction.

Le grand mensonge éducatif

Nous vivons une époque fascinante. Une époque où l’on prétend former les citoyens de demain dans des établissements conçus comme des casernes du XIXe siècle, où l’on enseigne l’esprit critique en interdisant toute remise en cause du système, où l’on proclame l’égalité des chances tout en reproduisant méticuleusement les hiérarchies sociales. L’hypocrisie a atteint un tel degré de raffinement qu’elle en devient presque artistique.

Edgar Morin, ce vieux sage de 102 ans qui a eu l’indécence de survivre à tous ses contemporaires, nous propose depuis des décennies une grille de lecture dérangeante de cette comédie éducative. Sa « pensée complexe » – expression qui fait immédiatement fuir les gestionnaires de l’Éducation nationale, allergiques à tout ce qui ne se résume pas en trois bullet points PowerPoint – révèle l’ampleur du désastre.

Car c’est bien d’un désastre qu’il s’agit. Nous avons réussi ce tour de force : créer un système éducatif qui décourage l’apprentissage, une institution de savoir qui cultive l’ignorance, une école républicaine qui fabrique de l’inégalité avec la régularité d’une chaîne de montage. Chapeau.

L’usine à conformes

Observons froidement cette machine éducative. Dès 8h30, des millions d’enfants sont parqués dans des salles de classe, répartis par tranches d’âge comme des yaourts dans un supermarché. Pendant six heures, ils vont ingurgiter des « savoirs » découpés en tranches de 55 minutes, passant du théorème de Pythagore à la guerre de Cent Ans, des transformations chimiques à l’analyse grammaticale, dans une succession hallucinante de micro-séquences sans aucun rapport les unes avec les autres.

Cette fragmentation du savoir n’est pas accidentelle. Elle est programmée. Elle produit des esprits fragmentés, incapables de saisir la complexité du réel, parfaitement adaptés à un monde du travail lui-même fragmenté où chacun devra exécuter sa petite tâche sans jamais comprendre l’ensemble. Le fordisme intellectuel, en quelque sorte.

Morin appelle cela la « pathologie du savoir ». Moi, j’appelle cela de l’intelligence en kit Ikea : des éléments préfabriqués qu’on assemble selon un mode d’emploi, sans jamais comprendre la logique d’ensemble, et qui finissent invariablement par s’effondrer au premier coup de vent.

Les sept péchés capitaux de l’école moderne

Quand Morin énumère ses « sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur », il dresse en creux un réquisitoire implacable contre l’école actuelle. Chacun de ces savoirs révèle par contraste une défaillance majeure de notre système.

Premier savoir : reconnaître ses erreurs et illusions. L’école enseigne exactement l’inverse : elle cultive l’illusion de l’objectivité, la prétention à la vérité absolue. Les manuels scolaires sont rédigés dans cette prose administrative qui présente comme des faits établis les interprétations les plus discutables. L’Histoire devient une succession de dates et de « grands hommes », la littérature un catalogue de « beautés » qu’il faut admirer sans discussion, les sciences une collection de lois éternelles. Résultat : des générations d’étudiants incapables de douter, proies idéales pour tous les marchands d’illusions.

Deuxième savoir : développer une connaissance pertinente. Pertinente, vraiment ? Quand on enseigne la photosynthèse sans jamais évoquer le réchauffement climatique, la Révolution française sans expliquer les inégalités contemporaines, l’économie sans mentionner les paradis fiscaux ? Cette école enseigne tout et n’importe quoi, sauf l’essentiel : comprendre le monde dans lequel nous vivons.

Troisième savoir : enseigner la condition humaine. Là, c’est le chef-d’œuvre. On découpe l’être humain en rondelles : la biologie d’un côté, la psychologie de l’autre, la sociologie ailleurs, l’histoire dans un autre tiroir. Comme si l’homme n’était pas précisément cette créature complexe où tout s’entremêle, où le biologique influence le social, où l’individuel détermine le collectif et réciproquement. Résultat : des individus qui se comprennent eux-mêmes comme des machines décomposables, parfaits consommateurs de psychothérapies et de développement personnel.

La fabrique des robots, une stratégie parfaite pour l’obsolescence

Le plus pervers dans cette machine éducative, c’est qu’elle fonctionne sur le mensonge de l’épanouissement personnel. « Révélez vos talents », « Exprimez votre créativité », « Construisez votre projet professionnel » : la novlangue pédagogique rivalise avec celle du marketing pour vider les mots de leur sens.

Car enfin, de quelle créativité parle-t-on quand chaque geste est réglementé, quand les programmes sont fixés au millimètre, quand l’évaluation standardisée mesure la conformité des réponses ? De quel épanouissement quand l’école sélectionne dès le plus jeune âge, trie, oriente, exclut avec la froideur d’un algorithme ?

L’école prétend former des citoyens. Elle fabrique des consommateurs. Elle prétend développer l’esprit critique. Elle produit de la docilité. Elle proclame l’égalité des chances. Elle perpétue les privilèges avec une efficacité que n’égalent pas les systèmes de castes les plus rigides.

Mais le plus ironique, c’est que cette école-usine à robots humains se révèle être une préparation parfaite… à l’inutilité. Car ces robots de chair que nous formatons si minutieusement, ces exécutants dociles programmés pour appliquer des procédures, suivre des consignes et reproduire des modèles, l’intelligence artificielle les remplace déjà à une vitesse sidérante.

ChatGPT rédige mieux que nos bacheliers. Les algorithmes calculent plus vite que nos ingénieurs. Les IA analysent les données avec plus de rigueur que nos analystes. Et bientôt, elles diagnostiqueront mieux que nos médecins, plaideront mieux que nos avocats, enseigneront mieux que nos professeurs.

Nous avons passé un siècle à transformer les humains en machines. Les machines nous rendent la pareille en nous montrant à quel point nous sommes devenus… remplaçables. L’école a tellement bien réussi son travail de standardisation qu’elle a rendu ses propres produits obsolètes. Chapeau, vraiment.

Et le plus beau, c’est que tout le monde le sait. Les enseignants le savent, qui voient défiler dans leurs classes des cohortes d’élèves démotivés, déconnectés, résignés. Les parents le savent, qui cherchent désespérément l’école privée ou la filière d’excellence qui permettra à leur progéniture d’échapper au massacre. Les politiques le savent, qui multiplient les réformes cosmétiques pour masquer leur impuissance.

L’antidote à l’obsolescence programmée

Face à ce constat, Morin propose une révolution copernicienne : passer de l’enseignement de la complication à l’éducation à la complexité. Remplacer la transmission de savoirs morts par la formation à la pensée vivante. Substituer à la logique de la performance celle de la pertinence.

Et soudain, cette proposition prend une dimension dramatique. Car ce que Morin décrit, c’est précisément ce que l’intelligence artificielle ne peut pas faire : penser la complexité, naviguer dans l’ambiguïté, créer du sens à partir du chaos, faire preuve d’empathie, d’intuition, d’imagination.

L’IA excelle dans la logique binaire, la résolution de problèmes définis, l’optimisation de processus connus. Mais face à l’imprévu, l’inédit, l’irrationnel ? Face aux dilemmes éthiques, aux paradoxes existentiels, aux créations artistiques ? Face à cette capacité spécifiquement humaine de relier ce qui semble impossible à relier ?

Morin nous offre involontairement la stratégie de survie de l’espèce : former des humains qui restent irremplaçables parce qu’ils pensent comme des humains, pas comme des machines perfectionnées.

Concrètement ? Enseigner l’histoire en montrant comment le passé éclaire le présent – et comment chaque interprétation révèle autant sur l’interprète que sur les faits. Faire de la géographie en révélant les interdépendances planétaires – et les choix politiques qu’elles impliquent. Pratiquer les sciences en questionnant leurs implications éthiques et sociales – et leur inscription dans des rapports de pouvoir. Apprendre les langues pour découvrir d’autres façons de penser le monde – et relativiser la nôtre.

Bref, redonner du sens aux apprentissages en les reliant à la vie, aux enjeux contemporains, à l’expérience des élèves. Développer cette intelligence spécifiquement humaine : l’intelligence du lien, du contexte, du sens.

Une révolution ? Non, une question de survie. Car dans un monde où les machines pensent de mieux en mieux, ceux qui pensent comme des machines deviennent superflus. Seuls survivront ceux qui auront appris à penser… en humains.

Les gardiens du temple

Naturellement, cette perspective dérange. Elle dérange les bureaucrates de l’Éducation nationale, qui ont bâti leur carrière sur la gestion de la complication et n’ont aucune envie de se reconvertir dans la pensée. Elle dérange les éditeurs de manuels scolaires, qui vivent grassement de la fragmentation du savoir. Elle dérange les parents bourgeois, qui ont compris depuis longtemps que l’école était un jeu dont il fallait maîtriser les codes plutôt qu’un lieu d’apprentissage.

Elle dérange surtout une société qui a besoin de citoyens prévisibles, dociles, facilement manipulables. Car des esprits formés à la complexité, capables de relier les phénomènes, de penser par eux-mêmes, de résister aux simplifications, constituent un danger mortel pour tous les pouvoirs établis.

D’où cette résistance sourde, cette inertie massive qui accueille toute tentative de réforme véritable. On changera les programmes, on réorganisera les filières, on modifiera les modalités d’évaluation, on multipliera les dispositifs d’accompagnement. Mais on ne touchera jamais à l’essentiel : cette conception de l’éducation comme dressage, cette vision de l’élève comme réceptacle passif, cette organisation taylorienne du savoir.

L’urgence absolue

Pourtant, l’urgence est là. Et elle ne vient plus seulement du changement climatique, de l’explosion des inégalités ou de la montée des autoritarismes. Elle vient de cette révélation brutale : l’intelligence artificielle nous montre en temps réel à quel point notre système éducatif a échoué.

Car que fait exactement un étudiant moyen sortant de nos universités ? Il compile des informations, les organise selon des schémas prédéfinis, applique des méthodes standardisées, produit des analyses formatées. Exactement ce que fait ChatGPT, en mieux et plus vite.

Nos diplômés en management suivent des protocoles de décision ? L’IA les applique sans fatigue ni états d’âme. Nos ingénieurs résolvent des équations complexes ? Les algorithmes les calculent sans erreur. Nos journalistes rédigent des articles selon des formats convenus ? L’IA les génère en quelques secondes.

L’école continue de formater des individus pour un monde qui n’existe plus : le monde industriel du XXe siècle, avec ses certitudes, ses hiérarchies stables, ses carrières linéaires. Elle prépare nos enfants à des emplois qui disparaîtront, avec des compétences qui s’obsolètent, dans un esprit de compétition qui devient contre-productif face aux machines.

Cette inadéquation n’est pas un accident. Elle révèle la fonction réelle de l’école dans nos sociétés : non pas préparer l’avenir, mais perpétuer le présent. Non pas émanciper les consciences, mais les formater. Non pas développer l’intelligence collective, mais maintenir les privilèges individuels.

Sauf que maintenant, les machines formatent mieux que nous. Elles perpétuent le présent avec plus d’efficacité. Elles maintiennent les privilèges avec plus de discrétion. Nous voilà battus sur notre propre terrain : celui de la standardisation.

L’histoire n’est pas écrite

Heureusement, Morin nous rappelle une vérité essentielle : l’histoire n’est pas écrite. L’école d’aujourd’hui n’est pas une fatalité, mais un choix. Et comme tout choix humain, il peut être remis en question, contesté, transformé.

Partout dans le monde émergent des expériences éducatives alternatives : écoles démocratiques, pédagogies coopératives, enseignement par projets, classes inversées. Ces innovations restent marginales, mais elles prouvent qu’autre chose est possible.

Elles prouvent surtout que les enfants, quand on leur en donne l’occasion, se révèlent infiniment plus intelligents, créatifs et responsables que ne le supposent nos institutions. Ils sont capables d’apprendre par eux-mêmes, de coopérer spontanément, de s’enthousiasmer pour la connaissance quand elle fait sens.

Le problème n’est pas l’élève. Le problème n’est même pas l’enseignant, souvent aussi prisonnier du système que ses élèves. Le problème est le système lui-même : cette machinerie bureaucratique qui broie les bonnes volontés, décourage les initiatives, punit l’innovation.

Une autre éducation ou l’obsolescence

Dans quelques décennies, nos descendants porteront sur notre époque le même regard que nous portons sur les siècles d’obscurantisme. Ils s’étonneront qu’une civilisation capable d’envoyer des sondes sur Mars ait pu tolérer un système éducatif aussi archaïque, aussi inefficace, aussi destructeur.

Ils s’étonneront surtout que nous ayons eu entre les mains tous les outils intellectuels nécessaires à cette transformation – la pensée complexe de Morin n’en étant qu’un exemple parmi d’autres – et que nous ayons préféré maintenir le statu quo par pure paresse intellectuelle.

Mais peut-être s’étonneront-ils davantage encore de ceci : nous avons créé des machines si intelligentes qu’elles nous ont révélé notre propre bêtise. L’intelligence artificielle a été notre miroir impitoyable, nous montrant ce que nous étions devenus : des exécutants prévisibles, des reproducteurs de schémas, des machines biologiques moins performantes que leurs équivalents électroniques.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : de paresse. La paresse de penser autrement, la paresse de remettre en cause nos habitudes, la paresse de faire confiance à l’intelligence collective plutôt qu’aux recettes toutes faites. La paresse de rester humains.

Edgar Morin nous tend une perche : la possibilité de former des esprits libres, critiques, créatifs, coopératifs. Des citoyens du monde capables d’affronter l’incertitude sans sombrer dans le fanatisme, de naviguer dans la complexité sans se réfugier dans la simplification. Des humains irremplaçables parce qu’authentiquement humains.

Cette perche, nous pouvons la saisir. Ou continuer à nous noyer dans notre médiocrité éducative en nous persuadant que nous préparons l’avenir, pendant que les machines préparent déjà le nôtre.

Le choix nous appartient. Pour l’instant. Car même ce privilège-là, celui de choisir notre destin, nous risquons de le déléguer bientôt à des algorithmes plus efficaces que nous.

EM
Edgar Morin a 102 ans. Il nous survivra probablement tous. Ce qui, quand on y pense, est assez rassurant : au moins quelqu’un sera là pour témoigner de notre aveuglement. À condition qu’il ne soit pas remplacé par une IA plus performante dans l’art de la lucidité désabusée.

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Steven Delcourt Partner