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Notes stratégiques19 novembre 2025 · franchise, pénurie de talents, croissance

La franchise française à la croisée des chemins : quand la pénurie de talents révèle une faille systémique

Par Mathias Costes

La franchise française à la croisée des chemins : quand la pénurie de talents révèle une faille systémique
Le marché français de la franchise vient de publier ses chiffres pour 2024, confirmant sa place de poids lourd économique avec un chiffre d'affaires de 88,64 milliards d'euros. Pourtant, derrière ces indicateurs flatteurs se dessine une vulnérabilité structurelle que les chiffres bruts ne révèlent qu'à demi. Comme le constate Véronique Discours-Buhot, déléguée générale de la Fédération française de la franchise, « la franchise a su maintenir une croissance stable de son chiffre d'affaires et une création d'emplois significative », mais cette performance masque une réalité opérationnelle bien plus tendue.

Le paradoxe français du recrutement

Les données de France Travail pour 2025 dressent un tableau paradoxal. Avec 2,43 millions de postes à pourvoir, en recul de 12,5% par rapport à 2024, on pourrait s'attendre à un assouplissement des tensions. C'est exactement l'inverse qui se produit. La moitié des projets de recrutement, soit 50,1%, reste jugée difficile par les employeurs. Plus révélateur encore, trois métiers sur quatre se trouvent en tension forte ou très forte, représentant 68% de l'emploi total selon les données de la DARES publiées en avril 2025.

Ce niveau de tension se maintient au plus haut depuis 2011, créant une situation inédite où la baisse des intentions d'embauche ne soulage en rien les difficultés de recrutement. Pour les réseaux de franchise, ce paradoxe se traduit par une contrainte opérationnelle majeure : impossible d'ouvrir de nouveaux points de vente sans personnel formé pour les exploiter.

La restauration rapide face au mur des compétences

Le secteur de la restauration rapide illustre parfaitement cette tension. Représentant désormais 75% du chiffre d'affaires de la restauration commerciale en France, il affiche une croissance de 8% en 2025 avec un marché atteignant 26 milliards d'euros. Le secteur prévoit la création de 30 000 emplois cette année, preuve de sa vitalité économique.

Mais cette expansion se heurte à un obstacle de taille : le turnover du personnel peut atteindre ou dépasser 100% dans certaines enseignes. Comme l'explique un expert du secteur, « le paradoxe est brutal : impossible de sécuriser l'ouverture du 50e point de vente si la transmission du savoir-faire est défaillante au premier. »

Les chiffres du premier trimestre 2025 confirment cette réalité. Le taux d'emplois vacants s'établit à 2,4%, soit 466 600 postes qui cherchent preneur à l'échelle nationale. Dans la restauration, les serveurs de cafés-restaurants et les aides de cuisine figurent parmi les métiers les plus recherchés, mais aussi parmi ceux où les difficultés de recrutement persistent.

Face à cette situation, 40% des ouvertures sont désormais réalisées en franchise, un modèle qui permet théoriquement de mutualiser les ressources et de structurer la formation. Pourtant, le simple manuel opératoire digitalisé ne suffit plus. Il traite le « quoi faire » mais échoue à transmettre l'état d'esprit qui fait la différence entre standardisation mécanique et excellence opérationnelle.

Services à la personne : l'urgence d'une crise annoncée

Si la restauration connaît des tensions, le secteur des services à la personne fait face à une véritable crise structurelle. Les chiffres sont éloquents : 61 330 emplois d'aide à domicile et d'auxiliaire de vie sont à pourvoir en 2025, avec un taux de difficulté de recrutement atteignant 80%. Comme le souligne l'enquête BMO de France Travail, « une alerte particulière » concerne ces postes où quatre employeurs sur cinq anticipent des difficultés.

Cette crise ne date pas d'hier. Selon les projections de France Stratégie et de la DARES, entre 2019 et 2030, 305 000 postes devront être pourvus dans les métiers d'aides à domicile, aides ménagères et employés de maison. Concrètement, quatre emplois d'aide à domicile sur dix en 2019 seraient difficilement pourvus en 2030.

Le secteur a déjà perdu 25 000 salariés selon la CFDT Santé-sociaux, partis vers des horizons professionnels plus rémunérateurs. Le turnover avoisinerait 70% dans certaines structures, un chiffre qui souligne l'échec des stratégies traditionnelles de fidélisation. Au premier trimestre 2023, près de 35% des plans d'aide APA et PCH n'ont pu être exécutés faute de personnel suffisant sur le terrain, un niveau jamais atteint auparavant.

Cette situation s'explique par un déficit de reconnaissance professionnelle plus que par un simple problème salarial. Historiquement perçus comme des « petits boulots » peu qualifiés, ces métiers essentiels souffrent d'un déficit d'image qui repousse les vocations. Les rémunérations oscillent entre 1 600 et 2 000 euros brut mensuels en 2025, des montants jugés insuffisants au regard de la pénibilité physique et émotionnelle du métier.

Le virage de la professionnalisation : une nécessité stratégique

Face à ces tensions, les entreprises commencent à repenser leur approche. Le Baromètre Talents 2025, réalisé par OpinionWay pour SKEMA Business School et EY, révèle que 96% des jeunes placent l'évolution professionnelle en tête de leurs priorités. Victor Charpignon, étudiant du programme Grande École de SKEMA, résume cette attente : « Un travail qui a du sens, c'est un travail où je peux évoluer, avoir un impact et être justement rémunéré. Ce qui compte, c'est un équilibre entre impact, perspectives de carrière et reconnaissance financière. »

Cette génération 2025 ne transige pas. 60% des étudiants comptent sur leur futur employeur pour les accompagner dans la maîtrise d'outils stratégiques comme l'intelligence artificielle. 48% ne resteraient pas dans une entreprise sans revalorisation régulière du salaire. Surtout, ils recherchent des perspectives concrètes d'avancement dès la première année.

Pour les réseaux de franchise, cette exigence se traduit par une nécessité : transformer la formation d'un coût opérationnel en un investissement stratégique de différenciation. Les études confirment que les employés bénéficiant d'une formation continue et valorisante sont 34% plus susceptibles de s'engager sur le long terme.

Le marché de la formation professionnelle en France dépasse désormais les 27,6 milliards d'euros en 2025, preuve que les entreprises ont compris l'enjeu. 71% des salariés formulent des demandes de formation auprès de leur direction, 41% suivent des formations en dehors de leur temps de travail et 64% sont prêts à investir personnellement dans leur montée en compétences.

La certification RNCP : le levier oublié de la rétention

Dans ce contexte, la certification inscrite au Répertoire national des certifications professionnelles émerge comme un outil stratégique sous-exploité. Depuis le 16 février 2025, seules les formations menant à une certification RNCP ou au Répertoire Spécifique sont éligibles au compte professionnel de formation. Cette évolution réglementaire crée une opportunité pour les réseaux de franchise capables de structurer leurs parcours de formation autour de certifications reconnues.

L'intérêt est triple. Pour le collaborateur, la certification confère une reconnaissance professionnelle tangible qui transforme un emploi en métier. Pour le franchiseur, elle garantit l'uniformité des compétences à travers le réseau et sécurise la qualité opérationnelle. Pour la structure économique, elle permet d'accéder à des financements publics via les opérateurs de compétences, transformant une dépense lourde en investissement co-financé.

Dans le secteur des services à la personne, cette approche prend une dimension particulière. Le gouvernement a créé une carte professionnelle pour les aides à domicile, répondant à une demande de longue date des professionnels pour la reconnaissance de leur métier. Parallèlement, des mesures concrètes comme les aides à la mobilité pour mettre des flottes de véhicules à disposition ou le financement d'heures d'échanges de pratiques montrent une prise de conscience institutionnelle.

Le différentiel franchisés-succursales : l'agilité comme avantage

Un indicateur révélateur de l'efficacité du modèle de franchise apparaît dans les chiffres 2024. Alors que le chiffre d'affaires des succursales chute de 5,5%, celui des franchisés reste en légère hausse de 0,3%. Ce différentiel de près de six points illustre l'agilité du modèle face aux aléas du marché.

Comme le souligne l'analyse de la Fédération française de la franchise, « cela atteste de l'efficacité et de la robustesse de ce modèle économique face aux fluctuations du marché global ». En misant sur l'autonomie des entrepreneurs et une proximité accrue avec les clients, les franchises semblent mieux résister aux fluctuations économiques.

Cette résilience s'explique en partie par la mutualisation des ressources et l'accompagnement des franchisés. Mais elle suppose que ces mécanismes de support incluent une véritable ingénierie de formation capable de produire des compétences standardisées à grande échelle.

Des secteurs en tension structurelle

Certains secteurs concentrent les difficultés. Dans le BTP, 71,5% des recrutements sont jugés difficiles au premier trimestre 2025. Le secteur de la construction prévoit 166 836 projets de recrutement en 2025, dont les deux tiers sont jugés difficiles. Les couvreurs affichent un taux de difficulté de 82%, les charpentiers 78%, les maçons qualifiés 73%.

Dans la santé et le médico-social, les infirmiers et sages-femmes représentent 35 840 intentions de recrutement, les aides-soignants 61 140 postes. Les difficultés dépassent 67% pour les médecins, infirmiers et sages-femmes, 70% pour les pharmaciens.

Ces tensions structurelles ne se résoudront pas par une simple amélioration conjoncturelle. Elles appellent une transformation profonde des modèles de recrutement et de formation. Les entreprises qui refusent d'évoluer continueront de ramer pendant que d'autres recruteront et fidéliseront.

Vers une nouvelle définition de la croissance

L'avenir de la franchise ne se mesurera plus uniquement au nombre de points de vente ou au chiffre d'affaires brut. La capacité des réseaux à créer leur propre vivier de compétences deviendra le critère déterminant de leur résilience. En adoptant une logique de production de talents plutôt que de simple recherche sur un marché tendu, les grandes marques passent du statut d'entrepreneurs à celui d'architectes de carrières.

Cette transformation implique de repenser l'ensemble de la chaîne de valeur. La formation n'est plus une contrainte réglementaire ou un coût variable, mais le moteur même de la croissance. Elle devient l'outil de différenciation concurrentielle dans un marché où le capital humain qualifié se raréfie.

Pour les dirigeants de réseaux, l'enjeu est clair : construire une croissance résiliente suppose de maîtriser la production de son propre capital humain. Faute de quoi, l'expansion restera une illusion statistique, minée de l'intérieur par l'instabilité des équipes opérationnelles et l'impossibilité de tenir la promesse de la marque à chaque point de contact client.

Les 2 089 réseaux de franchise en France ont démontré leur capacité à traverser les crises économiques. Ils doivent désormais prouver qu'ils peuvent transformer la contrainte de la pénurie de talents en opportunité stratégique. Ceux qui réussiront cette mutation seront ceux qui auront compris que former n'est plus une dépense, mais l'investissement le plus rentable de leur modèle économique.

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